Sorane Rotellini, dessins et installation

Du 20 janvier au 20 février 2015

PRÉSENTATION

Pour Sorane Rotellini, le papier est la métaphore de la peau. Elle y inscrit la mémoire de l’évolution, du vivant. La nature est son creuset. Dans son œuvre, l’homme voisine avec les animaux et les végétaux. L’hybridation est partout. Fascinée par la question de l’identité, de la génétique et de la science, l’artiste retrace à travers un bestiaire de chimères, d’insectes, d’oiseaux et de batraciens la beauté et la cruauté des origines. En quête de réparation, de réconciliation avec l’enfance, elle panse l’œuvre, préalablement grattée, avec de la dentelle et de la broderie. C’est dans le faire qu’elle tente de réparer et dénonce la fragilité extrême du vivant malmené par les hommes. La création est une quête ; elle y recherche le sens de la vie pour tempérer la solitude irrévocable d’exister et d’être au monde.

Une partie du corps, le sein, a pris son autonomie, son envol. Ce nouvel hybride se métamorphose sans cesse, se dotant selon les situations, d’ailes, de bec, de pattes ou de griffes acérées. Ce mouvement conduit à l’élaboration de peintures, souvent en série. Cette succession permet d’appréhender le changement, la richesse d’être un et son multiple. Au début le trait se présente fragile et tremblant comme un fil décousu qui reprend sa ligne naturelle. Si peu rigide soit-il, le dessin délimite, cerne, sécurise, balise les espaces. L’introduction de la couture, comme une architecture viscérale, amplifie l’espace de cette intimité. L’usage du fil se décline en noeuds, poils, couture, broderie, "pattes d’araignées" (fils recouverts de peinture, qui donnent un aspect irrégulier), fil à plomb (fixé par le haut, libre en bas).

Le processus se poursuit par une poétique soigneuse de recouvrement et d’habillage (peinture à l’huile, pigments, patine). "L’oiseau sein" se trouve au paroxysme de sa séduction, l’apparat est poussé à son extrême (papiers découpés, dentelles, tissus, fils, aplats de couleurs aux influences textiles). Mais au troisième acte c’est le jeu du "faire et du défaire" qui vient bousculer l’image de ce bel oiseau, rentrent en jeu le papier de verre et le cutter remplaçant la caresse du pinceau. Ces outils incisifs (cutter, épingles, aiguilles, ciseaux) pénètrent en dehors et en dedans de l’espace fictif (de cette peau que constitue le dessin, de cet autre corps ici trituré au sens propre). C’est cette volonté de traverser la simple apparence qui conduit à écorcher le papier. Nouer, lier, entortiller, percer, perforer, broder, gratter : c’est presser la toile pour que coule un jus, un jus aux vérités variées, comme l’existence.

La couleur se veut un continuum du support (toile ou papier) : une peau contre peau. La couleur ne recouvre pas, elle se tanne, rythme la temporalité de l’espace. Les couches se succèdent et forment une épaisseur à l’apparence profonde. La couleur frappe fort, attire notre attention et nous maintient sous son emprise miroitante afin de nous emmener au coeur du corps, au coeur pulsatif. La gestuelle devient charnelle, corps à corps entre la peinture et l’outil de "percussion", c’est une recherche de fusion à la fois physique et émotionnelle. C’est une exploration des lignes qui tente de trouver le lieu du désir, s’installe alors un flux circulatoire qui fidèle au fil d’Ariane nous entraine dans les dédales de l’espace de la matrice.

Ce langage plastique par le biais de gestes répétitifs permet d’établir une relation qui dure dans le temps. Une toile affective se tisse avec l’émergence de tous les paradoxes qui découlent du lien fusionnel que le sein est censé incarner. La femme possède une structure psychique faite de contrastes. En elle subsiste l’idée du
corps en perpétuels changements, il abrite et donne la vie. La femme pense (panse) son corps comme un espace nodal entre son organisme intime (l’intérieur) et les attentes qu’on en a (l’extérieur). Ainsi le corps de l’artiste femme, réceptacle de ses émotions tend paradoxalement, au travers de ses toiles, par ces scarifications, ces effacements, ces coutures à l’immatérialité, à un état de grâce impénétrable. La bobine de fil lentement se déroule, le lien s’installe puis la pression monte jusqu’à l’éclatement d’une beauté, évocation de la peau qui respire le monde.

Le travail sur le thème de "L’oiseau sein" s’étend à un support recyclé, la boite à oeufs. La boite à oeufs contient en son sein la notion de fragilité. Et le matériau recyclé, le carton s’avère un support très délicat à travailler. Tous les ingrédients du processus, gratter, trouer, coudre sont alors revisités avec une énergie emprunte de retenue. L’impossibilité du repentir et l’économie de l’énergie obligent à penser le geste comme
originel, direct et franc. La dentelle et la frise au crochet contrastent avec l’aspect brut du matériau, créant de nouveau un univers matriciel.

“Vivre, c’est faire du crochet avec les intentions des autres. Toutefois, pendant ce temps, notre pensée reste libre, et tous les princes charmants peuvent se promener dans leurs parcs enchantés, entre deux passages de l’aiguille d’ivoire au bout recourbé. Crochet des choses… Intervalles… Rien… ”. Fernando Pessoa

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