Joana Vasconcelos : sculptrice et artiste plasticienne

Joana Vasconcelos transforme objets quotidiens et traditions artisanales en œuvres monumentales qui interrogent le pouvoir, le genre et la culture. Entre séduction et critique, ses installations immersives font dialoguer art, histoire et espace, offrant des expériences uniques et mémorables.

Joana Vasconcelos : sculptrice et artiste plasticienne



1. Comment avez-vous débuté votre parcours d’artiste ? Est-ce qu'il y a eu un moment ou une influence particulière qui vous a fait comprendre que c’était la voie que vous vouliez suivre ?


Joanna Vasconcelos : Je n’ai pas vécu de révélation soudaine. Devenir artiste n’a pas été le fruit d’une vocation romantique, mais plutôt la prise de conscience progressive que l’art constituait le cadre le plus rigoureux pour interroger la réalité.


Ayant grandi à Lisbonne et étant née à Paris, j’ai très tôt développé une conscience aiguë du déplacement culturel. Cet entre-deux m’a révélé, dès l’enfance, que l’identité n’est pas innée mais construite — socialement, politiquement et visuellement. La représentation produit du sens ; elle produit aussi des hiérarchies. L’art est alors devenu l’espace à partir duquel je pouvais analyser et déstabiliser ces structures.


Dès le départ, j’ai refusé la séparation entre l’art et la vie. Je ne m’intéressais pas à un formalisme autonome et autoréférentiel.


Je me suis plutôt tournée vers ce qui est culturellement marginalisé : les objets domestiques, les pratiques textiles, les matériaux du quotidien, l’iconographie populaire. Ces domaines, souvent considérés comme artisanaux, décoratifs ou féminins, ne sont pas périphériques. Ils sont profondément inscrits dans des systèmes de travail, de genre et de pouvoir. Mon intention a été — et reste — de repositionner ces langages visuels dans le champ de l’art contemporain, non pas comme une citation, mais comme une reconfiguration critique.

2. Qu’est-ce qui inspire votre travail aujourd’hui : des artistes, des mouvements, des expériences personnelles ou des références culturelles ?


Joanna Vasconcelos : Mon point de départ est souvent la surface visible du quotidien, mais ce qui m’intéresse réellement, c’est le système qui la produit.


Je suis attirée par des objets et des formes qui circulent discrètement dans l’espace domestique et social. Ils paraissent neutres, mais sont en réalité chargés d’idéologie. Les traditions artisanales au Portugal — comme la broderie, le crochet, la céramique ou les ornements textiles — sont particulièrement importantes à cet égard. Elles ne constituent pas seulement des vocabulaires esthétiques ; elles sont aussi des réservoirs de travail, d’histoire du genre et de mémoire collective. Je ne les aborde pas avec nostalgie, mais de manière analytique. Elles me permettent de questionner pourquoi certaines formes sont consacrées par l’histoire tandis que d’autres sont reléguées à la périphérie.


Pour moi, l’inspiration ne relève pas de l’admiration. Elle fonctionne plutôt comme une rencontre critique. Ce qui m’intéresse, ce sont les frictions : entre culture savante et culture populaire, permanence et éphémère, intimité et monumentalité. C’est dans ces tensions que le sens émerge.

3. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre processus créatif ? Comment une œuvre prend-elle généralement forme, de l’idée initiale à la pièce finale ?


Joanna Vasconcelos : Une œuvre commence souvent par un acte d’observation. J’isole un objet et je commence à interroger sa symbolique : quel ordre social sert-il ? Quelles histoires dissimule-t-il ? Quelles hiérarchies renforce-t-il ? Le cadre conceptuel précède l’expansion physique de l’œuvre.


Le dessin, l’écriture et les échanges au sein du studio constituent des étapes essentielles. La réalisation de nombreuses œuvres nécessite ensuite un travail d’ingénierie, des expérimentations techniques et une collaboration soutenue. Mon atelier fonctionne comme un écosystème structuré, où artisans, ingénieurs, techniciens et fabricants spécialisés participent à la production de chaque pièce.

4. Si vous deviez décrire votre approche artistique, comment la définiriez-vous ? Quel est, selon vous, l’élément distinctif de votre travail ?


Joanna Vasconcelos : Ma pratique repose sur un déplacement stratégique du familier. Je m’approprie des objets socialement codés, souvent associés à la féminité, à la sphère domestique ou à la consommation, que je soumets à des processus de transformation : agrandissement, hybridation, recontextualisation. À travers ce déplacement, l’objet est déstabilisé. Il cesse de fonctionner passivement et commence à opérer de manière critique.


Dans mon travail, le décoratif n’est pas ornemental au sens superficiel du terme. C’est un outil politique. Historiquement, l’ornement a été considéré comme excessif ou secondaire, souvent associé au féminin et donc dévalorisé. En amplifiant la décoration à une échelle monumentale, je la repositionne comme un lieu d’autorité plutôt que comme un simple embellissement.


Ce qui définit peut-être mon approche, c’est la coexistence entre séduction et perturbation. Les œuvres attirent le regard par la couleur, l’échelle et la richesse des matériaux, mais derrière cette attraction se cache une critique structurelle. Je m’intéresse à la création d’œuvres qui fonctionnent à la fois comme un spectacle et comme une réflexion.

5. Avec le recul, y a-t-il eu un moment charnière — un projet, une exposition ou une période — qui a particulièrement marqué votre carrière ?


Joanna Vasconcelos : Certains jalons institutionnels, comme le fait de représenter le Portugal à la Biennale de Venise ou d’exposer au Château de Versailles, ont indéniablement été déterminants. Ils m’ont amenée à dialoguer directement avec des contextes historiques et politiques très chargés, où les questions de pouvoir et de représentation deviennent inévitables.


Cependant, le véritable tournant a été davantage intérieur qu’extérieur. Il s’est produit au moment où j’ai pleinement assumé les paramètres de mon propre langage, sans concession. À une époque où le minimalisme et la dématérialisation dominaient le discours critique, j’ai choisi l’excès, la densité matérielle et l’échelle monumentale. Cette volonté d’autonomie — de développer un système visuel et conceptuel cohérent en dehors des orthodoxies dominantes — a profondément façonné la trajectoire de ma carrière.

6. Pouvez-vous nous parler de vos projets récents et de ce sur quoi vous travaillez actuellement ? Y a-t-il des expositions à venir ou des directions qui vous enthousiasment particulièrement ?


Joanna Vasconcelos : Ces dernières années, j’ai de plus en plus conçu mes œuvres comme des environnements immersifs plutôt que comme des objets autonomes. Je m’intéresse aux installations qui fonctionnent presque comme de l’architecture, des espaces dans lesquels le spectateur pénètre à la fois physiquement et psychologiquement.


Le corps n’est plus extérieur à l’œuvre ; il s’y intègre, activant une relation dynamique entre le spectateur, l’œuvre et le site. Le sens ne se contemple plus à distance : il se construit à travers l’expérience spatiale.


Cette approche sera visible dans plusieurs prochaines présentations. The Absurd and the Dreamlike, un dialogue avec Arne Quinze à La Citadelle de Villefranche-sur-Mer, ouvrira à l’été 2026 et situe l’œuvre dans une structure historique fortifiée surplombant la Méditerranée. La tension entre monumentalité, paysage et fantaisie construite devient centrale dans la rencontre.


De même, Transfiguración, qui sera inaugurée au Museo Picasso Málaga en 2026, se déploie dans un musée profondément ancré dans l’histoire de l’art. Là, mon travail engage une conversation silencieuse mais délibérée avec le modernisme, explorant la transformation non seulement comme stratégie formelle, mais aussi comme condition conceptuelle.

Plus tôt cette année, j’ai inauguré VENUS : Valentino Garavani à travers le regard de Joana Vasconcelos au PM23. Cette exposition explorait l’intersection entre art, mode et mythe, réinterprétant l’univers de Valentino à travers mon langage sculptural et textile. Ce fut l’occasion de réfléchir sur la féminité, la notion d’auteur et la construction de l’identité esthétique à travers les disciplines.


Chacun de ces contextes présente un cadre architectural et historique distinct, que j’aborde non pas comme un contenant neutre, mais comme un interlocuteur actif. Le site façonne l’œuvre, tout comme l’œuvre redéfinit le site.


Ce qui continue de me passionner, c’est précisément cette négociation entre structure et intervention, entre héritage et geste contemporain. Ma pratique reste tournée vers la création d’environnements qui déstabilisent la perception, invitant le spectateur à habiter un espace où l’échelle, la matière et le symbolisme sont continuellement reconfigurés.


Sélection d’œuvres d'art


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Édition limitée . 111.8 x 85.3 x 0.1 cm Édition limitée . 44 x 33.6 x 0 inch

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